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2022-2023, Perdre le monde, recomposer des mondes : des "cosmopolitiques"

Séminaire d’équipe

PERDRE LE MONDE, RECOMPOSER DES MONDES.

Enjeux littéraires comparatistes de la notion de « cosmopolitiques »

 

Ce séminaire réunit des chercheurs qui interrogent la littérature à l’échelle du monde : nouveau monde de la Renaissance (chercheurs spécialisés dans les littératures du XVIe siècle) ; monde occitan ; monde arabe ; monde francophone ; mondialisation (chercheurs en littérature comparée). Ce séminaire se propose d’envisager d’une part la manière dont la littérature, fictionnelle ou non, construit des mondes ou recompose le monde – et ce sera l’occasion de s’interroger sur la spécificité et la raison d’être de la fiction –, d’autre part l’expérience et les interrogations que suscite ce geste dans ses différentes déclinaisons : qu’elle se fixe pour but de rendre visible le détail du monde par le biais de sa recréation mimétique (définie par Ricoeur comme un double mouvement de « décrochage » et de liaison avec le réel), de faire exister des mondes inconnus du lecteur (par exemple dans les récits des grandes découvertes) ou franchement inaccessibles (profondeurs marines, planètes inconnues…), ou encore de façonner des mondes présentés sans ambiguïtés comme des fictions (dans le cas de l’utopie ou des espaces romanesques merveilleux), l’écriture façonne des « possibles latéraux à la réalité » (Yves Citton) familière au lecteur. Elle induit ainsi un décentrement ou une « délocalisation » du regard, voire un « mode utopique de pensée » (Raymond Ruyer), en ce qu’elle invite à considérer les revers du réel : ce qu’il n’est pas, ce qu’il pourrait être, ce qu’il devrait être, ce qu’il ne pourra jamais être. Mais aussi ce qu’il est peut-être pour d’autres que moi, ce qu’il est dans sa richesse inespérée, ce qu’il est si l’on y prête attention.

Le séminaire ne négligera pas les manifestations anciennes de la confrontation entre le monde existant et les mondes littéraires : on pourra ainsi rappeler comment, chez Montaigne, la confrontation aux usages du Nouveau Monde fait ressortir la part conventionnelle de l’organisation sociale ; mais on verra surtout comment les utopies (à commencer par celle de Thomas More) prolongent les recompositions du monde et les phénomènes de décentrement induits par les Grandes Découvertes ; on s’intéressera aux jeux d’échos entre les représentations du Nouveau Monde et les mondes fictionnels (par exemple l’île de la Tempête de Shakespeare). 

Le séminaire envisagera également l’expérience de la perte et ses modalités (géographiques, culturelles, linguistiques, philosophiques ou ontologiques), telle que l’appréhende la littérature en lien avec d’autres formes de savoir ou d’expérience (postcoloniale, migrante). On se penchera sur la recomposition des mondes à la lumière d’enjeux cosmopolitiques : comment penser la recomposition de mondes aujourd’hui, à l’échelle du cosmos, dans la diversité des langues terrestres et dans l’altérité d’un monde qui n’a pas de langage humain ? 

Si le poème est un tout clos et poreux, tourné vers soi et le dehors, vers la langue et les mondes (physiques, culturels, matériels), lui aussi fait monde (mundus en latin : cosmos et parure de la femme dit le Gaffiot). Quand il est tourné vers le Terrestre ne construit-il pas une cosmopoétique qui appelle des cosmopolitiques, c’est-à-dire des politiques qui débordent la polis et puissent prendre en charge l’otherness ? La poésie s’ouvre alors à la question juridique du statut des fleuves ou des bêtes, à la pensée d’un redécoupage géographique du terrestre par les bassins-versants. Les poèmes promeuvent ainsi d’autres imaginaires, ils s’aventurent dans les mondes en se constituant mondes, tels les matsutakes (Anna Tsing) .  « Poets are more like mushrooms, or fungus – they can digest the symbol-detritus » (Gary Snyder). Ils défont la défaite et la perte, et recomposent des mondes.

Comment penser alors l’utopie et l’utopisme à l’âge de l’anthropocène ? Au siècle des Lumières, les utopies étaient situées dans des ailleurs géographiques qui n’existent plus comme tels aujourd’hui et c’est avec leur perte qu’elles doivent s’écrire. C’est « avec les restes » (A. Volodine) qu’on « recompose des mondes » (A. Pignocchi), en se glissant dans les « fissures des économies capitalistes » (E. O. Wright), là où le retrait du capital ou les luttes locales autorisent des expérimentations politiques aussi radicales que fragiles. On « vit avec le trouble » (D. Haraway) ou « dans un monde abîmé » (A. Tsing). Désormais, les utopies trouvent refuge dans le futur ou dans les interstices de la domination, et la question des conditions de leur émergence revient avec insistance. Quelles tensions entre les différentes manières de penser l’utopie au moment où l'urgence (climatique notamment) contraint à forger d'autres manières de vivre et de se lier ? Quels liens peut-on percevoir entre les utopies des sciences sociales et les mondes alternatifs fabriqués par la fiction et le langage ? 

Calendrier 2022-2023 : Le jeudi, de 15h30 à 17h30 – salle I 107

Jeudi 20 octobre : Introduction Jean-Paul Engélibert & Frédéric Poupon

Jeudi 15 décembre : Isabelle Poulin : D’où écrire le cosmos ? Le travail de l’artiste entre les langues – lecture croisée de V. Nabokov et P. Bergounioux

Jeudi 26 janvier : Marie-Christine Gomez-Géraud : la représentation des mondes nouveaux

Jeudi 9 février : Alice Vintenon et Anne-Laure Metzger-Rambach : mondes fictionnels & utopies

Jeudi 23 février 

  1. 8h30-10h30 : Pierre Vinclair : Le monde sauvage du poème
  2. 13h30-15h30 : Antoine Ducoux : Récits de crime organisé en Italie et au Mexique. Un défi littéraire, éthique et politique au tournant du XXIe siècle (1991-2012)

Jeudi 2 mars : Caroline Casseville : L’œuvre fictionnelle de François Mauriac face à l’ordre du monde

Jeudi 9 mars : Omar Fertat : Le théâtre arabe du patrimoine : un désir de réinventer le monde

Jeudi 16 mars : Conférence de Jean-François Chassay (UQAM), professeur invité.

Jeudi 23 mars : Delphine Gachet : Repenser le monde au prisme de son pays : l’Italie de demain vue par les écrivains d’aujourd’hui

Jeudi 30 mars : Caroline Casseville : François Mauriac et les bouleversements du monde au XXe siècle

Jeudi 6 avril : Eve de Dampierre-Noiray : Perdre les mondes, recomposer la terre du récit. Une lecture de Mahmoud Darwich & Margaux Valensi : Utopie et révolution en Europe et en Amérique latine : les arts visuels et la poésie, enjeux de la (re)création d’un monde.

Jeudi 13 avril : « Félix Arnaudin : archiver Les Landes ». Intervention de Guy Latry autour de son livre Une vie de Félix Arnaudin (confluences, 2022). Discussion avec Katy Bernard.

Responsables de l’organisation : Céline Barral, Jean-Paul Engélibert et Mounira Chatti.

Contact :

jean-paul.engelibert@u-bordeaux-montaigne.fr

celine.barral@u-bordeaux-montaigne.fr

mounira.chatti@u-bordeaux-montaigne.fr

Bibliographie indicative

Félix Arnaudin, Œuvres complètes, 9 t., Mont-de-Marsan / Bordeaux, Parc Naturel Régional des Landes de Gascogne / éditions confluences, 1994-2007

Caroline Casseville, Mauriac et Sartre, Le roman et la liberté, Bordeaux, L’Esprit du Temps, 2006.

Jean-Christophe Cavallin, Valet noir. Vers une écologie du récit. Paris, Corti, « Biophilia », 2021

Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? (chap. VIII et IX), éd. Amsterdam, 2007

Fabien Colombo, Nestor Engone Elloué et Bertrand Guest (dir.), Ecologie et humanité, n°13 de la revue Essais, 2018

Critique, « Vivre dans un monde abîmé », n° 860-861, janvier-février 2019.

Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore, tr. de l’arabe (Palestine) Elias Sanbar, Arles, Actes Sud, 1997

Dictionnaire François Mauriac, dirigé par Caroline Casseville et Jean Touzot, éditions Honoré Champion, 2019, (réed. 2021)

Lubomír Doležel, Heterocosmica: fiction and possible worlds, Johns Hopkins University press, 1998

Umberto Eco, Lector in fabula (1979), Grasset, 1985

Amitav Ghosh, Le Grand Dérangement. Marseille, Wildproject, 2021.

Nelson Goodman, Manières de faire des mondes (Ways of Worldmaking, 1978), J. Chambon, 1992

Marie-Christine Gomez-Géraud, Ecrire le voyage au XVIe siècle en France, PUF, 2000

Bertrand Guest, Révolutions dans le cosmos : essais de libération géographique : Humboldt, Thoreau, Reclus, Classiques Garnier, 2017

Donna Haraway, Vivre avec le trouble (Staying with the trouble: Making kin in the Chtulucene, 2016), éd. des mondes à faire, 2020

Fredric Jameson, Archéologies du futur. Le désir nommé utopie et autres sciences-fictions. Paris, Les Prairies ordinaires, 2021

Guy Latry, Une vie de Félix Arnaudin, Bordeaux, éditions confluences, 2022

Françoise Lavocat (dir.), La Théorie littéraire des mondes possibles, CNRS éd., 2010

Françoise Lavocat, Fait et fiction – Pour une frontière, Seuil, 2016

David K. Lewis, De la pluralité des mondes (On the plurality of worlds, 1986), éd. de l’Eclat, 2007

Camille Louis, La Conspiration des enfants, PUF, 2021

Marielle Macé, Nos cabanes, Verdier, 2

François Mauriac, Œuvres romanesques et théâtrales complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » tome I à IV, 1978-1985.

François Mauriac, Œuvres autobiographiques, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1990.

Thomas Pavel, Les Univers de la fiction (Fictional Worlds, 1986), Seuil, 1988

Alessandro Pignocchi, L’Ecologie du XXIe siècle, Seuil, 2020

Alessandro Pignocchi, La recomposition des mondes, Seuil, 2019

Alessandro Pignocchi, Petit traité d’écologie sauvage, 3 vol., Steinkis, 2017-2020

Alessandro Pignocchi, Anent : nouvelles des Indiens Jivaros, Steinkis, 2016

Paul Ricoeur, Temps et récit I, Paris, Seuil, 1983

Tiphaine Samoyault, Traduction et violence, Seuil, 2020

Isabelle Stengers, Cosmopolitiques I & II, La Découverte, 2003

Isabelle Stengers, L’Emergence des cosmopolitiques, La Découverte, 2007

Camille de Toledo, Le Fleuve qui voulait écrire : les auditions du parlement de Loire, Manuella éd. : les liens qui libèrent, 2021

Anna Tsing, Arts on living on a damaged planet, University of Minnesota Press, 2017

Pierre Vinclair, La Sauvagerie, Corti, 2020

Pierre Vinclair, Agir non agir : éléments pour une poésie de la résistance écologique, Corti, 2020

Pierre Vinclair, Vie du poème, Labor&Fides, 2021

Pierre Vinclair, Prise de vers : à quoi sert la poésie ?, Sainte-Colombe-sur-Gand, la Rumeur libre éditions, 2019 

Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2020

 

 

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Séance(s) :

Le jeudi 15 décembre 2022 de 15:30 à 17:30 : 15 décembre 2022: Isabelle Poulin, "D'où écrire le cosmos ? Le travail de l'artiste entre les langues - lecture croisée de Vladimir Nabokov et Pierre Bergounioux"

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 Séance du 15 décembre 2022

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