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Appel à contributions : Jardins d’enfance (Revue des Lettres modernes) / DL : 15 février 2027

Christiane Connan-Pintado

Appel à contributions pour le n°3 de la série « Écolittératures » de la Revue des Lettres modernes (RLM)

dirigée par Pascale Auraix-Jonchière et Yvan Daniel

Jardins d’enfance

L’enfance en son jardin dans la littérature pour la jeunesse

Christiane Connan-Pintado et Esther Laso y León 

Date seuil : 15 février 2027

Le jardin était grand, profond, mystérieux,

Fermé par de hauts murs aux regards curieux,

Semé de fleurs s'ouvrant ainsi que les paupières,

Et d'insectes vermeils qui couraient sur les pierres ;

Plein de bourdonnements et de confuses voix ;

Au milieu, presque un champ, dans le fond, presque un bois.

Victor Hugo[1]

Dans le champ de la littérature pour la jeunesse, innombrables sont les ouvrages qui mettent en valeur le cadre naturel ou symbolique du jardin à travers ses différentes facettes : jardin public ou privé, de ville ou de balcon, voire sur les toits, personnel ou partagé, botanique ou exotique, serre, verger ou potager, sans oublier les jardins mythiques ou historiques, mais aussi les jardins secrets, interdits, mystérieux, magiques ou merveilleux, chacune de ces configurations offrant aux protagonistes – et aux lecteurs – un espace et un paysage privilégiés pour le jeu, la rencontre, la découverte, l’aventure, la contemplation, la rêverie, la solitude.

Dans l’ouvrage intitulé Enfant et nature[2], l’historienne des sciences et de l’environnement Valérie Chansigaud parcourt trois siècles d'œuvres pour la jeunesse afin de mettre au jour l’histoire culturelle des liens complexes que l'enfant entretient avec la nature. Force est de constater que la production contemporaine se teinte souvent d’éco-anxiété car les inquiétudes qui se cristallisent de toute part affectent également les livres pour enfants. En conséquence, ce secteur éditorial multiplie les ouvrages documentaires ou fictionnels qui invitent à prendre la mesure des dangers encourus par le vivant sous toutes ses formes. Toutefois, d’autres approches, moins frontales, cultivent la poétique de la nature au prisme de biais et de thématiques métaphoriques qui trouvent à s’illustrer dans le cadre d’un jardin. Échappatoire à la rudesse du monde réel, ce lieu clos et protégé qui connote l’intimité peut renvoyer au jardin secret qui fait florès depuis le classique britannique de Frances Hodgson Burnett (The Secret Garden, 1911) jusqu’au roman contemporain (Beatrice Masini, Emma e il giardino segreto, 2013). Sujet aux métamorphoses au fil des saisons, le jardin fait éprouver le passage du temps, la croissance d’un enfant (Semer : en ligne ou à la volée de Béatrice Poncelet, 2005), la durée d’une absence (L’arbre à Kadabras de Marie-Sabine Roger[3], 2007), le seuil d’une étape de la vie (Amandine ou les deux jardins de Michel Tournier, 1977 ; Volubilis et les trois jardins de Clotilde Bernos, 1986). Tous les genres littéraires ou graphiques s’emparent du motif : roman, y compris policier (L’inconnu du jardin public, Jeanne Faivre d’Arcier, 2022), théâtre (Le jardinier de Mike Kenny, 2007), poésie (Visions d’un jardin ordinaire, Lucien et Josiane Suel, 2000), bande dessinée (Moi jardinier citadin de Min-Ho Choi, 2014), conte musical (Rose et le jardin de Ronan Badel, 2024). Quant à l’album pour la jeunesse, il offre un terrain idéal aux artistes pour déployer la splendeur des jardins en conviant ses lecteurs à s’immerger dans la nature. Pour ne citer que deux exemples de magistrales réalisations graphiques, Vert secret de Max Ducos (2011) raconte l’exploration ludique d’un jardin qui s’inspire de celui de la Villa d’Este, nommé « jardin des merveilles » pour la complexité de son architecture jalonnée de fontaines et de statues : dans cet album « vert, végétal et aquatique[4] », entre labyrinthe de verdure, échiquier géant, serres et retenues d’eau, deux enfants parcourent l’espace et le temps en faisant découvrir au lecteur l’art des jardins ; déployant un format hors norme (30 X 37.5), Hyacinthe et Rose (François Morel et Martin Jarrie, 2010) montre comment le couple mal assorti des personnages éponymes – qui portent des noms de fleurs – trouve néanmoins le bonheur grâce à son jardin, « véritable constellation de couleurs et de parfums […]. Un véritable petit paradis ! Une perfection ! Une sorte d’idéal, d’aboutissement du travail de la terre ! » (p.14). Dans ce jardin à la fois réaliste et mythique poussent les plus belles des fleurs, dont les portraits s’affichent au fil de l’album en format géant sur la belle page, à commencer par la première de couverture. Si le jardin inspire autant auteurs et illustrateurs, ce n’est pas seulement pour des raisons sentimentales, culturelles ou idéologiques, c’est parce le seul mot connote d’emblée un univers susceptible de stimuler la création littéraire et graphique. Dans l’album tout en images Au jardin (2008), Katie Couprie et Anthony Louchard déclinent aussi bien les techniques graphiques, dessin, photographie, peinture, collage, montage, que les représentations du jardin et de ses hôtes. Au jardin d’Emma Giuliani (2022), à la fois leporello et pop-up, exploite la matérialité du livre-objet ou « objeu[5] » pour inviter à une promenade dans un jardin merveilleux en délivrant un hommage poétique à la nature et à l’enfance. Henri au jardin d’enfants (Gérard Dubois, 2008) met en scène des jeux d’enfants et une rencontre si bouleversante que le personnage éponyme traverse la page à la suite de son ballon et que toute la typographie en est bousculée.

Désormais indexée dans le domaine de l’écocritique, la production destinée à la jeunesse se montre poreuse aux représentations de son époque. Aussi mérite-t-elle de faire l’objet non seulement d’une approche sociopoétique[6], mais aussi d’une lecture écopoétique[7]. Dès le tournant du xxie siècle, Esther Laso y León[8] soulignait la prégnance des questions d’ordre écologique dans le roman pour la jeunesse. Les études qui portent sur les livres de jeunesse s’attachent aujourd’hui à ces questions, comme l’atteste l’ouvrage collectif publié en 2018 par Nathalie Prince et Sébastian Thiltgès[9]. Mais l’attention tend à se focaliser sur le vivant animal[10], et le jardin n’a inspiré, pour l’instant, que quelques articles épars[11] alors qu’il est abondamment étudié, de longue date et dans tous ses états, par la critique en littérature générale, par exemple dans le Dictionnaire littéraire des fleurs et des jardins (xviiie et xixe siècles) dirigé par Pascale Auraix-Jonchière et Simone Bernard-Griffiths (2017)[12].

Le présent numéro de la collection « Écolittératures » ambitionne de susciter une réflexion collective sur les modalités d’approche et sur les enjeux de la présence du jardin en tant que lieu familier et/ou symbolique dans les livres pour l’enfance et pour la jeunesse. Il s’agit de lier enfance et jardin, de montrer l’enfance en son jardin. Il se trouve que l’expression « jardin d’enfants » (Kindergarten) a été créée en 1836 par le pédagogue allemand Frédéric Fröbel qui comparait les enfants à des plantes qu’il faut soigner pour les faire grandir. L’album Un enfant comme un jardin (Beatrice Masini et Francesa Ballarini, 2024) exploite le parallélisme entre cultiver et éduquer et il fait explicitement référence au Jardin secret de Frances Hodgson Burnett, roman dans lequel une fillette malingre au caractère désagréable trouvait à s’épanouir en se consacrant à la réhabilitation d’un jardin abandonné.

Ni prescriptifs ni limitatifs, les axes présentés ci-dessous suggèrent quelques pistes d’analyse envisageables pour se pencher sur les représentations du jardin et sur la manière dont ses relations avec l’enfance et la jeunesse sont mises en fiction[13] dans les livres qui leur sont adressés. Comme l’écrit Pascale Auraix-Jonchière dans la préface du Dictionnaire littéraire des fleurs et des jardins :« C’est le jardin fait texte et qui fait texte qui nous importe, renouant par là avec ses vertus premières, comme le montrent ces fables qui, sous le signe de Flore et de Pomone, firent du jardin une fiction, voire la fiction de la fiction, sa matrice[14] ». Il nous appartient de compléter la formule car le jardin qui fait image nous importe de surcroît dans le livre de jeunesse. Qu’ils incitent les lecteurs à admirer ses beautés, à prendre conscience de sa fragilité ou à « cultiver leur jardin », les auteurs et les artistes convoquent les ressources de l’écriture et de l’image pour mettre en valeur ce territoire d’élection. Ce faisant, ils veillent à sensibiliser leurs jeunes destinataires à la nature comme lieu de vie, patrimoine merveilleux, trésor à protéger.

Le ou les jardins ?

La définition du jardin reste ouverte. Lieu clos – le mot signifie enclos[15] –, entretenu par la main de l’homme mais volontiers associé au paradis[16], il s’oppose à la fois à la forêt par ses dimensions et à la ville par la prépondérance du végétal, mais la frontière n’est pas forcément étanche entre ville et jardin. Le jardin réel, cultivé au rythme des saisons, s’oppose au jardin rêvé, fantasmé, qui ouvre sur un autre monde. Lieu des mutations de la nature, il offre parfois des perspectives fantastiques comme dans un autre classique britannique, le roman de Philippa Pearce, Tom's Midnight Garden (1958).

Le jardin, un paysage

Grâce à ses dimensions réduites, le jardin permet d’embrasser du regard l’ensemble du paysage qu’il dessine. Ainsi, ce paysage est-il avant tout pittoresque. Œuvre de la nature mais aussi d’un jardinier ou même d’un « architecte-paysagiste » qui ont su l’observer, la modeler, la guider, en prendre soin, c’est un paysage construit même lorsqu’il conserve une apparence sauvage. Le jardin-paysage est aussi un microcosme résultant des interactions entre l’ensemble des êtres vivants : plantes, animaux, humains. Il témoigne de la nécessité de préserver les équilibres naturels que Michel Collot considère comme une composante et une condition du paysage[17]. L’humain crée le jardin et celui-ci, en retour, lui apprend la patience et l’oblige à penser le vivant, à interagir avec lui pour protéger son œuvre et lui permettre de s’épanouir. Dans cette optique, le jardin-paysage devient agent, susceptible de modifier nos rapports à la nature pour mieux la préserver.

Figures du jardinier 

La figure du jardinier est souvent associée à des traits stéréotypés, parfois antinomiques : taciturne et solitaire ou empreint de bonhomie et bon vivant. Il est celui qui « Toujours [...] met les mains dans la terre et regarde le ciel[18] », d’après la formule du jardinier Gilles Clément ; et ce au sens propre et figuré. En effet, si le jardinier observe le ciel pour protéger son jardin des inclémences, il accomplit aussi le mandat confié au premier homme dans le jardin d’Éden[19]. Détenteur d’un mystérieux don (tout le monde n’a pas le pouce vert), le jardinier ressemble parfois à un magicien. En réalité, il tient son savoir-faire et ses qualités humaines, telles que la patience et l’humilité, du contact direct et continu avec la nature.

Fonctions du jardin

Les livres de jeunesse mettent en exergue plusieurs fonctions du jardin : évasion, reliance, réparation. Dans son enceinte on se ressource et on oublie le tumulte urbain, la vie moderne, la guerre. Le jardin relie. Public, il brasse les classes sociales et les âges, les humains, les animaux et les plantes. Privé, il devient un terrain de jeu pour la fratrie et un bien à la fois réel et symbolique transmis d’une génération à l’autre : on ne compte plus les récits dans lesquels parents et/ou grands-parents livrent les secrets du jardinage et de la nature à des enfants. Enfin, le jardin soigne, guérit, restaure et la littérature des jardins réunit des œuvres propres à « réparer le monde », pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Alexandre Gefen[20].

*

Les propositions de contribution (argument de 2500 signes incluant corpus et cadre théorique ; brève biobibliographie) sont à envoyer avant le 15 février 2027 aux deux adresses suivantes : 

christiane.connan-pintado@orange.fr 

esther.laso@uah.es 

En raison du calendrier serré de la revue, nous précisons à l’intention des auteurs dont les propositions auront été retenues que leur article devra être transmis au plus tard le 15 septembre 2027, délai de rigueur.

 

[1] Victor Hugo, « Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813 », Les Rayons et les Ombres, xix, 1840. 

[2] Valérie Chansigaud, Enfant et nature à travers trois siècles d’œuvres pour la jeunesse, Paris, Delachaux et Nietslé, 2016.

[3] Catherine Tauveron, « Du Vagalam à " L’arbre à Kadabras " : montrer/cacher avec pudeur la souffrance enfantine sous la métaphore » Ondina - Ondine, 5, 2021, 152-163. https://doi.org/10.26754/ojs_ondina/ond.202053893 

[4] Christiane Connan-Pintado, « Du jeu, des enfants, des livres : les albums ludiques de Max Ducos », Nous voulons lire, n° 185, septembre 2010, p. 17-21.

[5] Voir le numéro 186 du Français aujourd’hui, « Les nouveaux livres-objets », Armand Colin, septembre 2014.

[6] Alain Montandon, « Sociopoétique », Sociopoétiques [En ligne], 1 | 2016, mis en ligne le 05 novembre 2016, consulté le 12 octobre 2026. URL: http://revues-msh.uca.fr/sociopoetiques/index.php?id=640

[7] Sara Buekens, « L’écopoétique : une nouvelle approche de la littérature française », Elfe XX-XXI [En ligne], 8 | 2019, mis en ligne le 10 septembre 2019, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/elfe/1299 ; DOI : https://doi.org/10.4000/elfe.1299

[8] Esther Laso y León, Émergence de thématiques spécifiques en littérature de jeunesse et évolution sociale, thèse de doctorat soutenue à l’université Bordeaux 3 en 2000.

[9] Nathalie Prince et Sébastian Thiltgès (dir.), Éco-graphies. Écologie et littératures pour la jeunesse, Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Interférences », 2018.

[10] Voir par exemple le numéro 34 des Cahiers Robinson, dirigé par Florence Gaiotti, « Présences animales dans les mondes de l’enfance », université d’Artois, 2013 et l’ouvrage collectif dirigé par Christiane Connan-Pintado, L’insecte au miroir des livres de jeunesse. Présence, représentations, discours, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, « Littérature », 2022.

[11] Giulia Franchi et Elena Zizioli, « Graines cachées, jardins secrets, arbres et plantes errantes. Rencontres entre nature et résilience dans la littérature de jeunesse », L’Entre-deux, 19 (2) | juillet 2026 | URL : https://www.lentre-deux.com/?b=395 | consulté le 26-09-2026.

[12] Citons également Robert Harrison, Jardins : une histoire buissonnière, trad. de l’angl. (USA) par Florence Naugrette, Paris, Flammarion, 2022 et Gardens: An Essay on the Human Condition, Chicago, University of Chicago press, 2008.

[13] En choisissant la fiction, nous écartons les documentaires et préférons la « narration informée » à l’« information narrativisée », selon la formule de Christian Chelebourg et Francis Marcoin, La littérature de jeunesse, Paris, Armand Colin, « 128 », 2007, p. 77.

[14] Pascale Auraix-Jonchière, « Préface », Dictionnaire littéraire des fleurs et des jardins, Paris, Honoré Champion, « Dictionnaires et références », 2017, p. 12.

[15] D’après le Dictionnaire de l’Académie : xiie siècle. Probablement issu du gallo-roman (hortus) gardinus, « (jardin) enclos », lui-même issu du francique *gart, *gardo, « clôture ». https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9J0104, consulté le 16/10/2026.  L’hortus conclusus, motif récurrent de l’iconographie religieuse occidentale, renvoie au Cantique des cantiques et à la représentation de la Vierge.

[16] Marie Rouanet, Tout jardin est Éden, Paris, Albin Michel, 2010.

[17] Michel Collot, « vi. La pensée paysage ». Dans Colette Camelin (dir.), Écrire avec les vivants, Paris, Éditions Hermann, p. 98 (p. 89-101), 2023. https://doi.org/10.3917/herm.camel.2023.01.0089. 

[18] Gilles Clément et Vincent Gravé, Un si grand jardin, Paris, Cambourakis, 2016, n. p.

[19] Genèse, 2, 15 : « L’Éternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder ».

[20] Alexandre Gefen, Réparer le monde : La littérature française face au XXIe siècle, Paris, José Corti, 2017.

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